Association ABConservation: Au cœur du projet d’Étude du Binturong, interview de Pauline KAYSER

May 9, 2020

 

Mâle Binturong, Zoo de la Boissière du Doré © Julie Lefebvre

 

Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Pauline Kayser, une ancienne soigneuse animalière qui, ayant découvert le binturong (Arctictis binturong) en 2011, s’est très vite intéressée à cet animal dont l’image était peu développée. Cette curiosité et cette envie d’en savoir plus l’ont poussé à créer l’association ABConservation en 2014. Rejointe en 2016 par Agathe Debruille elles ont construit ensemble ce grand projet, dont l’objectif principal est de « Faire connaître – Etudier – Protéger » cette espèce qu’est le binturong.

Description brève de l’association : créée en 2014, elle est l’unique association dont le but premier est celui de mieux connaître et protéger le binturong, espèce encore jusque là très peu décrite. Elle œuvre principalement en Asie mais également en Europe, où ses membres travaillent main dans la main avec des institutions zoologiques (Zoo de la Boissière du Doré, Tierpark Berlin, Zoo de Longleat, etc.), des fondations comme par exemple L’Association Francophone des Soigneurs Animaliers (AFSA), mais aussi des entreprises comme la branche digitale de la SNCF.

 

Interview de Pauline Kayser, fondatrice de l’association.

 

Q: Bonjour Pauline, tout d’abord merci de prendre le temps d’échanger avec nous. Pourquoi avoir spécifiquement choisi de créer votre association autour du binturong ?

R: Bonjour ! Alors à la base, mon souhait n’était pas de créer une association, mais d’en rejoindre une. Seulement le binturong, à cette époque là, n’était l’objet d’aucune recherche, et il y avait un bon nombre d’informations contradictoires tant sur Internet que dans les documentations existantes. Lorsque je m’en suis rendue compte, je voulais quand même pousser ma démarche au maximum, et c’est là qu’est née ABConservation.

 

Q: Lorsque vous vous déplacez dans des écoles, votre but premier est de sensibiliser les jeunes enfants à la préservation de cet animal. Seulement il est encore très méconnu, alors comment faites-vous pour les intéresser ?

R: Dans le négatif, il faut voir le positif : nous avons tout à apprendre de lui, ce qui permet de créer des vocations ! On le connaît tellement peu qu’il y a une petite part de mystère (animal à la fois solitaire, nocturne et arboricole) et à cause de ce manque d’informations, on a des difficultés pour le protéger efficacement. Donc en leur en parlant, ils veulent aller plus loin, ce qui nous a permis d’avoir beaucoup plus de demandes de stages, de partenariats universitaires, etc. Ça ne nous bloque pas, au contraire ça attise encore plus la curiosité des gens. Aux Philippines, on touche tous les âges : conférences grâce à des partenariats avec des universités, mise en place de cours... quant aux interventions auprès de jeunes enfants, ce sont plus des jeux. A la base, c’était surtout pour répondre à des demandes, mais maintenant il y a un vrai programme (pas uniquement sur le binturong, mais sur l’écologie aussi), on forme les professeurs à l’éducation, à l’environnement, et on continue nos interventions. En France et en Europe c’est plus spontané : mise en place de stands et d’outils pédagogiques dans des parcs zoologiques, interventions dans des classes, etc.

 

Poster 2020 de la Journée Mondiale du Binturong © ABConservation

 

 

Q: Vous avez créé en 2015 la Journée Internationale du Binturong. Quel est le but de cette journée ?

R: Faire découvrir le binturong à l’international, car on touchait assez peu de monde au début. Lorsque l’on crée une Journée Internationale comme celle-ci, avec une bonne communication et avec l’aide d’institutions (parcs zoologiques, refuges, écoles) qui nous suivent, on touche 10 à 20 fois plus de personnes que quand on fait des animations pédagogiques ! On va alors mettre à disposition des outils (panneaux pédagogiques, activités téléchargeables en ligne, etc), ça nous permet de donner des conseils et aider les organisateurs pour mettre en place cette journée. Une Journée Internationale aura toujours plus d’impact qu’un acte isolé.

 

Q: Parlons du projet « Bearcat Study Program », pouvez-vous nous en parler un peu plus en détails ?

R: Selon moi, ce n’est pas seulement un projet, c’est un programme à la fois d’étude et de conservation. Il a pour but de collecter un maximum de données sur l’espèce dans son milieu naturel (alimentation, mode de vie) car c’est indispensable si l’on veut mettre en place un projet de conservation. Actuellement, on ne sait même pas ce qu’il mange réellement, dans quelles essences d’arbres il vit, on ne sait rien de tout ça. Si nous collectons suffisamment d’informations, nous pourrions par exemple créer un couloir naturel entre le Laos et le Vietnam (où il n’a pas été observé depuis 2005), ce qui nous permettrait de le faire revenir naturellement au Vietnam. Lorsque l’on est arrivés aux Philippines, nous avons tout d’abord démarré par un programme scientifique dont l’objectif final était la création d’un programme de conservation du binturong. Au fur et à mesure, nous avons incorporé la sensibilisation et la protection de l’environnement. Un programme de conservation doit également s’accompagner d’une partie sensibilisation à l’environnement pour les habitants. Enfin, l’an dernier, nous avons signé un partenariat avec le Palawan Wildlife Rescue and Conservation Center, unique centre de soins de la faune sauvage de l’île de Palawan, dans le but d’améliorer les conditions des animaux captifs et de participer à la réhabilitation de certains. Ce programme débuté aux Philippines a pour vocation d’être exporté dans toute l’Asie. Il s'agit de collecter des données dans d’autres localités, les comparer et à terme créer un vrai programme de conservation du binturong à l’échelle du continent asiatique, dans l’optique de faire changer son statut IUCN, sa place dans les CITES et interdire purement et simplement tout commerce. La nouveauté de 2016, c’était la mise en place de pièges photos dans les arbres. La possibilité a été donnée en 2015 grâce à ma rencontre avec des scientifiques et des arboristes grimpeurs. L’idée a germé, et une formation de grimpe d’arbre a été suivie pour pouvoir les poser nous même fin 2016. Avant ça, personne ne le faisait, tous les pièges étaient posés au sol, il y avait donc très peu de photos de binturongs, car ils sont arboricoles (1 photo tous les 5 ans avec des caméras placées en bas des arbres, et aujourd’hui, nous comptabilisons 52 photos en seulement 2 ans !).

 

Photographie de Binturong obtenue par piègeage photographique – forêt de Langogan, île de Palawan, Philippines, ABConservation © ABConservation 

 

 

Q: Dans ce programme, vos principaux outils de travail sont les pièges photos. De temps en temps ils doivent photographier d’autres espèces ? Si oui, effectuez-vous un recensement de ces espèces périodiquement photographiées ? Ou transmettez-vous vos observations à d’autres associations qui les étudient ?

R: Actuellement, toutes les données récoltées sur Palawan sont partagées avec des associations présentes aux Philippines, telles que Katala Foundation, avec qui on partage certaines données collectées comme les photos de binturongs (pour nous) et de pangolins (pour eux). De son côté, Agathe fait des inventaires de la faune sauvage de Palawan avec les différents clichés d’animaux pris par nos pièges photographiques. Mais globalement, si d’autres personnes travaillent sur d’autres animaux et nous demandent des photos, on leur en enverra avec plaisir. Par ailleurs, nous avons beaucoup de photos d’oiseaux peu observables aux jumelles !

 

Piège photographique installé dans les arbres © ABConservation

 

Q: Selon vous, est-ce que le partage d’informations entre associations/parcs zoologiques (lors des rencontres ou des congrès par exemple) est essentiel pour avancer ?

R: C’est COMPLÈTEMENT essentiel. Il y a malheureusement encore trop de données qui restent inexploitées, mais les partages, surtout pour des espèces où l’on a peu de données, sont essentiels pour avancer. C’est pourquoi ABConservation essaie de rassembler autant de monde que possible pour partager et échanger les différentes expériences, techniques et données.

 

Q: Ce projet étant effectif depuis maintenant 3 ans, avez-vous remarqué des améliorations dans notre connaissance collective de l’animal ? Un attrait grandissant pour l’espèce (ou pour la conservation de la biodiversité) vis-à-vis du grand public ?

R: Vis-à-vis du grand public, on se base sur 2015 (date de la 1ère Journée Internationale du Binturong), et on le voit ! Il y a de plus en plus de monde. Avant, la question majeure était « le binturong, qu’est-ce que c’est ? », maintenant ils viennent car ils le connaissent. Avant, ils tombaient dessus par hasard, et maintenant ils viennent spécifiquement pour ça. Ce qui a changé aussi, c’est que les étudiants/scientifiques s’y intéressent. En 2016 a été publié un article scientifique sur les odeurs du binturong (elles sont composées des mêmes molécules que celles composant l’odeur de pop-corn, et donc le binturong sent lui aussi le pop-corn !). Il y a aussi eu une réintroduction au Cambodge d’une mère équipée d’un collier GPS et son petit. Et maintenant, même les parcs zoologiques s’y intéressent plus en détail : par exemple, le zoo de Singapour a mené ex-situ une étude sur son régime alimentaire. Tout se développe petit à petit. Que ce soit lors de la création de l’association, de la Journée Internationale ou du programme d’étude, cette communauté qui était auparavant fermée s’agrandit, car elle est à présent connue du grand public.

 

Q: Que souhaiteriez-vous faire de plus pour sensibiliser la population, ou sur le terrain ?

R: Aux Philippines, on souhaite que le programme soit pris en main par les philippins. On devait embaucher un philippin le 15 avril en tant que chargé de communication. On devait aussi payer les études universitaires d’un étudiant philippin pour qu’il travaille à temps partiel sur le programme. On devait également commencer à former un philippin pour la pédagogie en 2021. Seulement, à cause de la crise sanitaire actuelle, cela va devoir être reporté. Mais on veut passer les rennes pour que ce soit eux qui s’en occupent, pour qu’ils s’approprient le Programme. Nous voulons impliquer au maximum les populations locales.

 

Q: Comment pouvons-nous, grand public, vous aider dans vos projets ?

R: C’est facile. Vous pouvez suivre nos réseaux sociaux, devenir membre de l’association (cotisation de 9 à 30€ à l’année selon votre situation), et, si vous avez plus de temps, vous pouvez écrire des articles sur le binturong, organiser des événements au nom d’ABConservation (dans des écoles, des facultés, avec vos enfants, contacter des parcs zoologiques, etc.). Il y a également la Course des Héros qui a lieu en juin. Vous pouvez vous y inscrire et décider de courir pour l’association. Bien sûr, vous pouvez également nous faire des dons. Tout le monde peut être acteur d’ABConservation, pour la conservation. Toute aide est la bienvenue !

 

Q: Merci infiniment d'avoir pris le temps de nous répondre. Un dernier mot pour terminer cette interview ?

R: Le binturong, étudions, sensibilisons et protégeons-le. Je dirais aussi que tout le monde, à toutes les échelles, peut être acteur de la conservation. On peut tous être la petite goutte qui formera une rivière.

 

Association ABConservation: www.abconservation.org

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